14Oct2000 FRANCE: CULTURE - L'invitation au bal d'Henri Salvador.

Par VERONIQUE MORTAIGNE.
Dans " Chambre avec vue ", le chanteur pose sa voix de velours sur des sons
d'aujourd'hui

DE PASSAGE à Paris ce printemps pour un concert au Grand Rex, le Brésilien
Caetano Veloso confessa sa dette envers " le grand Henri Salvador ", avant
d'interpréter l'une des ses chansons, Dans mon île, considérée comme
fétiche dans le pays de braise; Caetano Veloso en dévoila la face la plus
veloutée en la zébrant d'éclairs électriques. Henri Salvador,
quatre-vingt-trois ans, arpenteur inlassable des premières et des récitals
parisiens, était dans la salle, tout sourire, presque rougissant. Présent,
bien présent, Henri Salvador a-t-il seulement un jour quitté le devant de
la scène ? Cabotin, surdoué de la guitare, amuseur public, Zorro de cours
de récréation, amoureux sensuel: la panoplie du parfait chanteur selon
Henri est assez vaste pour satisfaire la France, l'Europe, l'Amérique, la
planète, l'univers même. Né rue de la Liberté à Cayenne - " Ça ne s'invente
pas ", commente l'intéressé - le 18 juillet 1917, le compositeur d' Une
chanson douce (qui s'intitule en réalité Le loup, la biche et le chevalier,
écrite avec Maurice Pon) est peut-être un peu vantard, mais il a de quoi.
Monsieur Henri, disque paru en 1994, renouait avec les arcanes du jazz
cuivré, versant Count Basie. Six ans plus tard, Chambre avec vue revient
aux premières amours du chanteur que la guerre avait conduit sur la scène
du Casino d'Urca et sur celle du Copacabana Palace à Rio de Janeiro.
Neuvième titre sur les treize que compte cet album irréprochable, Je sais
que tu sais est signé Paul Misraki, le compositeur et pianiste de
l'orchestre de Ray Ventura, avec qui Henri Salvador avait quitté les rives
de la Côte d'Azur en 1942, fuyant la guerre et l'antisémitisme.
FRAÎCHEUR ET SOBRIÉTÉ Henri Salvador, de retour en France en 1946, ne s'est
plus jamais départi du style Misraki et de ces doux balancements de
guitare, de ces voix onctueuses. Henri Salvador raconte volontiers
qu'Antonio Carlos Jobim a pensé la bossa nova après l'avoir entendu chanter
Une chanson douce dans un film italien, Europa di Notte: Salvador y
alanguissait la biguine; Jobim ralentit la samba jusqu'à l'étirer. Le
Français - " titi noir ", selon sa propre définition - y a ajouté la
créolité et une idée du jazz ancrée non pas dans le bop mais dans le swing
des orchestres d'avant-guerre.
Tels sont les principes que Chambre avec vue met en exercice. Pourquoi
est-ce un disque réussi et non une galette passéiste ? D'abord parce que
Henri Salvador chante toujours à merveille: voix souple, moelleuse,
caressante. Ensuite parce que les orchestrations mènent un bal heureux sans
jamais sortir d'une sobriété de plus en plus rarement entendue: de la
guitare pour rêver, du saxophone pour flirter, des violons pour s'envoler.
Mais la grande modernité de Chambre avec vue tient à sa fraîcheur, celle du
chanteur et compositeur, mais aussi celle des jeunes gens et des jeunes
filles à qui il a fait appel pour l'écrire. Henri Salvador et son
producteur, Marc Di Domenico, n'ont commis aucune erreur de casting. Il est
assez logique de trouver dans la bande à Henri version 2000 un mélodiste
hors pair (le Toulousain Art Mengo), un harmoniciste délié (Toots
Thielemans). Il est évident, mais il fallait y penser, que l'ex-comparse de
Boris Vian et Françoise Hardy ont bien des points communs: Le Fou de la
reine, duo cristallin avec l'icône pop, dégage une nostalgie bleutée,
étrange, attachante. Juste avant, Mademoiselle (en partie écrite par Thomas
Dutronc) est un concentré de bonne humeur chantante, manouche et dansante.
A quatre-vingt-trois ans, Henri Salvador a toujours envie d'épater les
jeunes filles. Il est allé en chercher une, Karen Ann Zeidel, chanteuse née
à Tel-Aviv, auteur début 2000 de La Biographie de Luka Philipsen (EMI), un
disque bien promu mais un peu trop conçu " à la manière de ... " (le vague
à l'âme folk-électronique des Nordiques diaphanes). Karen Ann et son
complice Benjamin Biolay ont taillé des chansons voyageuses sur mesure au
compositeur de Syracuse (les paroles étaient de Bernard Dimey): Fred
Astaire rime avec Latecoère, jazz avec Méditerranée, carnaval avec Bornéo.
Des persiennes mi-closes, la paix: Keren Ann se glisse dans l'univers
d'Henri Salvador avec le talent des voleurs de chevaux. Et il ferme les
yeux.
Chambre avec vue, 1 CD Exxos/Source 724385-02472-6. Distribué par Virgin.
Sortie le 17 octobre.
(c) Le Monde, 2000.

Source: LE MONDE  14/10/2000