Extraits de l'interview de Henri SALVADOR fait par Philippe KOECHLIN accompagné par Jean-Pierre LENOIR pour le magasine "Jazz Hot" N° 191 de Octobre 1963. 
Propos recueilli en juillet 1963 pendant le festival de jazz d'Antibes.

(...)

PK - Votre carrière de jazzman se poursuivait normalement avant la guerre?.

HS - J'étais pas mal coté. Malheureusement, je vais vous dire: je suis trop fainéant. J'aurai pu devenir un excellent guitariste, j'avais beaucoup de dispositions. Il aurait fallu que je travaille au moins six heures par jour. Vous vous rendez compte?.
On jouait beaucoup pour s'amuser, en faisant des jams, beaucoup plus que maintenant. Les musiciens ont trop de responsabilités maintenant. Ils ont des taxes ils ont des femmes. A notre époque on était célibataire. 
Pas de problèmes: " qu'est ce que tu fais? on va jouer? on va jouer!."
Maintenant un musicien dira: "Ah! non mon vieux, moi je vais me coucher". 
C'est très rare les mordus maintenant.

PK - Ca ne vous dit plus rien d'aller jammer?.

HS - Je ne me sens plus dans le coup.

PK - Vous croyez vraiment?.

HS - C'est à dire que voila. J'ai toujours pu faire des chorus en chantonnant, mais mes doigts n'ont jamais suivi. Je n'ai jamais pu exprimer vraiment ce que je sentais sur ma guitare. En scat oui ça va. Mais on ne va pas faire des jams en scat pendant des heures.

PK - Vous avez connu Django?.

HS - J'ai travaillé avec lui pendant un an. J'ai aussi joué avec Benny CARTER.

PK - Jamais d'enregistrement?.

HS - Non.

(...)

PK - Lorsque vous avez enregistré les premiers rock en français il y a quelques années, vous étiez un précurseur. On a fait mieux depuis.

HS - Faut pas charrier!.

PK - Ecoutez, maintenant on se prend très au sérieux: paroles idiotes et défaut de swing!.

HS - D'accord. Etant donné que le public a découvert le rythme, il n'a découvert que ça. Si vous allez voir un concert de jeune rock'n rollers, il y a beaucoup de rythme, beaucoup de bruit, mais si on écoute les accords ça n'existe pas. 
Il faut leur donner le temps de purifier.

PK - Vous êtes optimiste.

HS - Bien sûr! ces gens là ont commencé par l'accord de do; après ils ont fait do-fa-sol, ils ont découvert le blues. Ils en sont au blues le plus simple. Quand ils vont avoir découvert le ré 9ème, fa diminué, quand ils vont arrivé très haut, ils commenceront à mépriser les gars qui en seront à do-fa-sol et ils en seront où nous en sommes. Ce qui est marrant c'est que ces gens ont l'impression qu'ils sont dans le coup et nous pas. Ils pensent que nous avons pris un coup de vieux. Ils ne savent pas que nous sommes en avance. 
Ils viennent à nous, ils ne le savent pas.

PK - A l'époque de ces rock français vous avez travaillé avec Boris VIAN.

HS - Boris VIAN, ça n'est pas un homme d'aujourd'hui, c'est un homme de demain. Comme ça collait très bien lui et moi, ont a tout pris. Et comme tous les deux on trouve tout drôle, on ne c'est pas posé de problèmes. 

PK - Il faisait les paroles avec vous?.

HS - Non, ils les faisait tout seul.

PK - Et l'idée du rock français, c'était de qui?.

HS - De Boris... J'ai sauté là dessus. On a fait Le blues du dentiste, Trompette d'occasion... Avant Boris il y avait Bernard MICHEL. A l'époque je m'étais fait au jeu des musiciens noirs américains et j'avais fait un blues qui s'appelait 
" Le roi des caves", malheureusement pas très bien accompagné mais, c'est le vrai blues quoi. Je voulais mettre en boite les gars qui allaient aux concerts de jazz et qui trouvaient tout formidable, même les paroles des blues qu'ils ne comprenaient pas. Un noir qui chante le blues peut dire des tas d'idioties. Moi au début j'étais comme ça, puis à la fin quand j'ai compris, je me suis rendu compte que le gars entrait souvent en transe pour des conneries... Ce qui compte c'est la musique.

PK - Et vos charges ( Buanas noches, Bon voyage...) symbolisent aussi pour vous des appels à l'intelligence?.

HS - Ah! j'ai fais ça pour les gars qui trouvaient belles ces chansons. Je me suis dit 
" tiens, je vais les foutre en boite" allez, hop! les quatre tubes chantés par Dalida, Lasso et le reste. Lasso, après, quand elle allait sur scène et qu'elle lançait "Bon voyage" tous les gens se marraient (rire homérique). Elle a du l'enlever de son répertoire. 
Et vous savez que ça a fait du bien. 
Après les gens ont fait un peu plus attention aux paroles. 
Il y en a encore une qui tiens le coup... 
Je ne vous dirai pas qui, parce qu'il ne faut pas l'écrire.

(...)

PK - Vous ne comptez pas refaire un disque de jazz?.

HS - Peut être. Mais pas à la guitare, je ne suis pas assez bon. En scat oui. 
C'est marrant je vous vois, là, inquiets devant ce raz de marée de twist. Moi je suis très content, car c'est tout de même une forme élémentaire de jazz: je n'y croyais plus. J'étais obligé d'écrire des chansons pour le public français. Et puis bang! ça a démarré. C'est FILIPACCHI qui m'a dit: "Fais gaffe, c'est du sérieux ", et bien on est en pleins dedans. On n'a plus qu'à aller tout doucement.

(...)

PK - Parmi les artistes français de variété, quels sont pour vous ceux qui se rapprochent le plus du jazz?.

HS - Et bien le type qui swing le plus, et personne n'a l'air de s'en rendre compte, 
même pas lui, 
c'est BRASSENS.
BRASSENS n'a pas le rythme, il a le sens du rythme, il a la cadence dans ses mots. On mettrai un accompagnement plus chouette derrière ça deviendrai terrible. Mais comme c'est le pays de la polka, il subit la polka.

PK - NOUGARO?.

HS - Ca n'est pas parce qu'on aime le jazz qu'on est jazzman. Dans les mots il a du rythme, mais intérieurement ça n'est pas un swing man. 
... Je vais vous dire ce qu'est un swing man. Il faut savoir appuyer sur le temps fort. Un temps doit amener un contretemps et ainsi de suite. Tout le jazz c'est ça (il tape sur la table). Tout le jazz c'est Count BASIE. Si on ne l'entend pas, c'est tant pis. Le jazz c'est tout simple, tout simple. Et la plus part des gars qui ne connaissent pas le jazz abusent des contretemps. Je connais des arrangeurs qui ne sont pas dans le coup pour ça, parce qu'ils s'imaginent que... (il tape sur la table).
NON, LE JAZZ C'EST UN FAUTEUIL, IL FAUT SAVOIR S'ASSEOIR DEDANS.
La plupart du temps, ils sont sur les bras du fauteuil.
Quand un type est fabriqué, il est obligé de tomber. Parce qu'un être humain ne peut pas trahir sa nature. L'époque du twist tombera forcément, parce que les gars ont menti à une masse et la masse fini toujours par y voir claire. Avec le temps on redevient toujours soit même. Le mensonge ne paie pas. Voyez vous le jazz a été trop vite et le chemin est long pour les twisteurs.

(...)

PK - Sarah VAUGHAN, vedette d'Antibes?.

HS - C'est une merveilleuse interprète mais elle détruit la mélodie. Je préfère Dinah WASHINGTON, qui fait un show extraordinaire. Il faut faire rire ou pleurer. Vous voyez je suis un client terrible!. Par contre j'apprécie particulièrement Martial SOLAL, je trouve ça très fort.
( arrive avec un grand sourire Mad SALVADOR )
Tu vois je suis entrain de bavarder avec des gars dans le coup. 
Ca fais plaisir, si vous saviez les questions idiotes qu'on peut me poser d'habitude...

PK - Justement, je crois que nos lecteurs aimeraient savoir s'il est vrai que vous ne supportez pas le nylon?.


HS - RIRE HOMERIQUE!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!.